Château, necks et orgues basaltiques à Rochemaure

Château, necks et orgues basaltiques à Rochemaure

Rochemaure est une commune ardéchoise située dans la vallée du Rhône près de Montélimar.
 Cette commune vaut le détour car elle permet de concilier deux domaines : l’archéologie et la géologie.
D’une part, pour l’archéologie avec les restes d’un château et de ses fortifications alentours (castrum) et d’autre part pour la géologie, car le château est construit sur des basaltes (magmas) disposés en hexagones appelés aussi orgues basaltiques.
Cet article détaille ces deux aspects qui sont liés : comme souvent, l’être humain utilise les particularités géologiques d’un lieu donné pour ses besoins.

 

 

Figure 1 : Situation géologique et géographique de Rochemaures à l’aide de géoportail.
Rochemaure se situe à l’extrême sud-est du plateau des Coirons.

Les necks de Rochemaure sur la carte géologique
de Montélimar au 50 000ème :

Figure 2 : Extrait de la carte géologique au 50 000ème de Montélimar (1979) à l’aide de géoportail.
On observe le neck majeur du château de Rochemaure et 3 petits necks au bord de la nationale 86.


 

Un neck est une masse de roches magmatiques de forme conique ou cylindrique correspondant au remplissage de la cheminée volcanique, d’un diamètre de quelques dizaines ou centaines de mètres. Le neck recoupe les structures de l’encaissant et souvent laissées en relief par l’érosion.
D’après la notice de la carte géologique : « Le château de Rochemaure est construit sur un neck. Plusieurs autres necks dominent la route N86 au nord de ce bourg. Les coulées et les filons sont d’âge miocène supérieur »
Plus précisément, les basaltes du Coiron sont datés entre 8 et 6 millions d’années. Ce massif a donc subit pendant des millions d’années l’érosion et une partie de ces necks ont été dégradé.

 

 

Le castrum (lieu fortifié) de Rochemaure, une géologie au service du contrôle d’un territoire seigneurial

Figure 3 : Vue depuis l’est du village de Rochemaure et de son château, avec son enceinte.

Le château de Rochemaure a fait récemment l’objet d’une étude archéologique qui a permis de renouveler les connaissances sur ce site et a mis en évidence l’importance de la géologie dans les fonctions de contrôle, de défense et de symbolique dans le paysage.

L’analyse des élévations architecturales montre que l’installation de fortifications dans cette localité sert les intérêts des seigneurs successifs pour verrouiller ce point de passage sur le Rhône autant entre Arles et Lyon que pour la traversé du fleuve. Ce système prend la forme d’une tour péage à Ancône, sous la surveillance du castrum Rochemaure.

 

Le premier château seigneurial, la tour du Guast, s’implante aux alentours de l’An Mil sur une petite éminence rocheuse en surplomb du Rhône. Au XIIIe siècle, les Adhémar en prennent possession et implantent un nouveau château sur le sommet du neck.

Figure 4 : Tour du Guast vue du nord, premier château de Rochemaure.

 

A partir du XIVe siècle, le castrum de Rochemaure acquiert sa morphologie actuelle : près du Rhône se situe un quartier commercial entouré d’une muraille qui remonte vers le bourg haut de La Fare. Cette enceinte protège la pente rocheuse où devait se trouvaient des terrains agricoles.

Au point culminant, le château se compose d’une tour quadrangulaire en calcaire, le donjon, implanté entre le XIIIe et le XIVe siècle.

Figure 5 : Donjon de Rochemaure surplombant le neck, vue depuis le nord.

 

Après une période d’abandon, ce premier état est remodelé au XVe siècle par la construction d’un massif fortifié en basalte tout autour du sommet du neck. De manière concomitante est construit en contre-bas le logis seigneurial, résidence des nouveaux seigneurs de la maison de Lévis-Ventadour. Enfin, durant les Guerres de Religion (1562-1598), la tour de Rochemaure est munie d’une fortification en éperon.

La géologie est mise au service du pouvoir seigneurial. Aussi, le château de Rochemaure, dont le rocher noir donne son nom à la ville, possède une fonction autant symbolique que défensive. Les premières tours étaient en calcaire blanc et devaient être visibles depuis le Rhône, mais aussi de la capitale des Adhémar, Montélimar, pour contrôler le passage et le territoire.

 

Necks du boulevard de la roche noire au bord de la N86

Les Necks du boulevard de la roche noire au nord de Rochemaure s’observent très facilement depuis la route (nationale 86).
On peut même se garer devant en toute sécurité avec une voiture ou même un bus. En suivant un chemin dégagé pour prendre un peu de hauteur il est possible de s’approcher pour mieux les observer ainsi que récolter quelques échantillons de basaltes tombés à leurs pieds.

Ces necks se dressent comme des promontoires abrupts d’une cinquantaine de mètres de haut qui sont en parties colorés en jaune : ce sont des lichens, rares êtres-vivants arrivant à se développer sur ces falaises.

Figure 6 : Neck principal observé depuis le chemin de terre à une cinquantaine de mètres de la falaise. Ce panorama permet d’observer de nombreux affleurements où les orgues basaltiques de forme hexagonale sont observables – voir le schéma d’interprétation à droite de l’image.

 

Le basalte est une roche magmatique volcanique : elle est issue du refroidissement rapide d’un magma en surface.
Le basalte a une texture microlithique : il est formé de phénocristaux (grands cristaux) noyés dans une pâte vitreuse.
Les basaltes ont une pâte vitreuse de couleur grise-noire, on peut y observer deux types de minéraux : pyroxènes (noirs) et les feldspaths (blancs) en quantité et taille diverses selon le basalte considéré.

 

 

Figure 7 : Exemple d’échantillon de basalte trouvé en contre bas des necks.
Le basalte de cette photo a de nombreuses vacuoles de dégazage remplies de zéolites.
Les zéolithes sont des cristaux incolores ou clairs formés d’un squelette microporeux d’aluminosilicate.
Les zéolithes se forment par altération hydrique ou hydrothermale d’autres silicates (feldspaths et feldspathoïdes en particulier) à basse température et sous faible pression. Elles sont donc particulièrement associées aux roches magmatiques, généralement volcaniques. Elles peuvent apparaître dans les vacuoles disséminées dans des laves, c’est le cas ici.
Enfin on peut noter la présence d’enclaves de calcaire (réagit au test à l’acide chlorhydrique, mettant en évidence la présence de carbonates). Ce calcaire provient des roches sous la coulée basaltique et date probablement du crétacé inférieur (néocomien).

 

 

Quelle est l’origine des orgues basaltiques ?

Figure  8 : Vue de profil du plus petits des necks, on distingue sans problème les orgues basaltiques qui sont disposées de manière horizontale par rapport au sol.

 

Les orgues basaltiques et plus largement, les orgues volcaniques se forment par rétractation de la lave en fin de refroidissement. Il y a alors une diminution de volume liée à la solidification totale de la coulée.
La prismation qui se forme s’effectue perpendiculairement aux surfaces de refroidissement.
Sur la photo précédente, il en résulte des orgues horizontaux, ce qui veut dire que la coulée s’est mise en place verticalement.
On peut aussi dire que les orgues sont parallèles au sens du gradient de refroidissement.

Cette prismation est le plus souvent de forme hexagonale.
L’hexagone correspond à l’expression géométrique traduisant au mieux la répartition des déformations et le relâchement des contraintes de retrait.

Cette forme hexagonale a pour origine :
– l’hétérogénéité du refroidissement : les bords de la coulée de lave se refroidissent beaucoup plus vite que le centre
– l’homogénéité du milieu : le magma dans son ensemble a une composition similaire.  
L’hétérogénéité va entraîner la fissuration de la roche.
L’homogénéité du milieu va faire que les contraintes vont se répartir aussi d’une façon homogène dans l’épaisseur.
La forme « iso-contrainte » idéale dans le plan est un cercle avec un inconvénient toutefois qui réside dans le non remplissage intégral de la surface. Le meilleur compromis géométrique est l’hexagone.

 

 

Publication :  Mai 2021
Auteur(s) : Arthur Loutrage Archéologue médiéviste, médiateur culturel, Pierre-jean Riou, professeur de SVT
Crédits photos : Arthur Loutrage, Pierre-jean Riou et Mathilde Maillefaud


Bibliographie :
Carte géologique de la France à 1/50 000 Montélimar, BRGM – dépôt légal : 1979.

LOUTRAGE (A.) — Contribution à l’étude archéologique d’un château, de son village et de son territoire dans la Moyenne Vallée du Rhône. Mémoire de Master 2 de l’Université Aix-Marseille, 2017, 2 vol.
LOUTRAGE (A.) — Le logis seigneurial de Rochemaure (07): étude documentaire et Archéologie du bâti. Mémoire de Master 1 de l’Université Aix-Marseille, 2016, 2 vol.
Dictionnaire de géologie – Alain Foucault, Jean François Raoult – 7ième édition

https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/orgues-volcaniques.xml

https://dossier.univ-st-etienne.fr/dsi/www/tice/geologie/Mineraux_region/Partie2-C/zeolites_et_aux_mineraux.html

 

 

 

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